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11 octobre 2012
redac

Chroniques de Palestine

Episode 1/8 Jérusalem

Je m’appelle Thomas. J’ai 22 ans, et en 2011, par le biais de l’Association France Palestine Solidarité je me suis rendu à deux reprises en Palestine et en Israël.
Quelques précisions avant d’entrer dans le vif du sujet. En 2012, lorsque l’on parle de Palestine, on évoque deux entités territoriales distinctes : la Bande de Gaza et la Cisjordanie.
La Bande de Gaza est inaccessible parce que soumise à un blocus militaire par Israël. En quelques chiffres, Gaza c’est : 1,6 millions d’habitants, dont 50% a moins de 18 ans. 54% des Gazaouis souffrent d’insécurité alimentaire. 35% des terres agricoles et 85% des zones de pêches sont totalement ou partiellement inaccessibles en raison du blocus. 90% de l’eau n’est pas potable. Dans l’incapacité de traiter l’eau usagée, en raison du blocus, 50 à 80 millions de litres d’eaux usagées sont rejetés chaque jour dans la Méditerranée. Chaque projet de construction a un délai d’attente d’environ six mois avant d’obtenir une autorisation par Israël.
La Cisjordanie est accessible par des check-points (sur lesquels je reviendrai). C’est dans cette région que les gens se rendent fréquemment. L’entrée est assez simple pour les étrangers. La Cisjordanie vit depuis 1967 sous l’occupation de l’armée israélienne. Là encore, des détails seront apportés plus tard.

Pour s’y rendre, différentes possibilités s’offrent à vous. Le Caire puis traverser le désert du Sinaï, Amman puis rejoindre le pont d’Allenby... Dans tous les cas, l’entrée est gérée par des gardes frontières israéliens. Moi j’opte pour la solution la plus simple, et la moins coûteuse : atterrir en Israël via Tel-Aviv, puis rejoindre la Cisjordanie en bus. Cette option n’est pas sans risque. Tous les étrangers passent par un contrôle de passeport et un interrogatoire. Celui-ci peut varier de quelques minutes, à plusieurs heures. Soyons clair, si vous êtes arabes, le passage à la douane risque d’être un calvaire pour vous. Tout dépend de votre attitude, et des réponses que vous apportez aux gardes frontières. Où allez-vous ? En Israël. La Palestine ? Connais pas, ça ne m’intéresse pas, hormis quelques monuments... Le conflit ? J’y comprends rien. Pourquoi venez-vous ici ? Les boites de nuit de Tel-Aviv, la plage, le soleil, et le tourisme... Où logerez-vous ? Camping, hôtels, auberge de jeunesse (prévoir des adresses toutes prêtes)... « Shalom in Israël, have a nice day ».

Dès la sortie de l’aéroport, des sheyrouts (minibus appelés taxi-services en Palestine) vous permettent de vous rendre directement vers Jérusalem.

Jérusalem est la porte d’entrée en Cisjordanie. La ville est trois fois sainte, donc petit précis religieux. Pour les Juifs, elle représente la capitale biblique du Royaume d’Israël de David. Le Mur des Lamentations étant le vestige d’un des pans du temple antique, et un lieu de prière. Pour les chrétiens, la ville est un patriarcat historique. Lieu de vie de Jésus de Nazareth, de sa crucifixion et de sa résurrection. La Basilique Saint-Sépulcre, tombeau du Christ, en est le symbole. Pour les Musulmans, Jérusalem est le lieu depuis lequel le prophète Mahomet (ou Mohammed) a effectué son « Voyage nocturne », et la ville est désignée comme troisième ville sainte par l’Islam. Lieu où les musulmans se réuniront le jour du Jugement Dernier, l’esplanade des Mosquées, où se trouve le Dôme du Rocher ainsi que la Mosquée Al-Aqsa, symbolise cette présence musulmane.

En 1947, lorsque le partage de la Palestine fut voté, Jérusalem fut déclaré corpus separatum, placé sous surveillance internationale. La guerre qui suivit en décida autrement. Dès 1949, l’ouest de la ville appartient à Israël, tandis que l’Est, comprenant la Vieille Ville, est occupé par l’armée jordanienne. Cette séparation constitue le point de passage de la « Ligne Verte », frontière entre Israël et la Cisjordanie, à Jérusalem. En 1967, suite à la « Guerre des six jours », Israël repousse les Jordaniens et reprend possession de toute la ville. Les Palestiniens réclament que la partie Est de la ville leur soit rendu en vue d’y faire leur capitale politique. Ce point est une des fractures dans la constitution éventuelle d’un accord de paix. Depuis 1980, Israël a déclaré la ville de Jérusalem comme sa capitale « éternelle et indivisible ».

Pour comprendre la situation de la ville, rien de tel que de passer par du tourisme alternatif. Notre guide se nomme Ali Jiddah. Il se présente volontiers comme le Maire de la Vieille Ville, et il faut avouer qu’il connaît véritablement tout le monde. Pour Ali, comprendre la situation dans la Vieille Ville de Jérusalem, c’est comprendre la situation dans toute la ville.
Depuis une vingtaine d’années, les Palestiniens de la Vieille Ville sont soumis au même processus que tout le reste de la Cisjordanie : humiliation, expulsion, colonisation. La politique israélienne est très claire : parvenir à expulser un maximum d’arabes de la ville dans le but de contrôler l’accès aux monuments religieux.

La Vieille Ville est divisée en communauté. Le quartier juif marque par sa propreté, son calme, et tous les bâtiments semblent « neufs ». Les seuls Arabes que l’on croise sont les employés municipaux, qui nettoient les rues. Ali nous explique que tout est fait pour que les Arabes ne viennent pas. Autrefois, une mosquée était en activité sur la place principale du quartier. Peu après 1967, et la prise de la totalité de la ville par l’armée israélienne, les forces de sécurité ont emmuré l’entrée de la mosquée, aujourd’hui désaffectée. Sur cette même place, Ali, pourtant si à l’aise tout au long de la visite, ne s’aventure pas plus loin, et préfère attendre. Il n’est pas le bienvenu. Les commerçants le gardent à l’œil. Je pars donc seul sur la place. Les jeunes qui y « squattent » sont armés. M16, fusil mitrailleur. Pourquoi ? Pour leur sécurité pardi ! J’apprends que ces jeunes, futurs militaires (le service militaire est obligatoire pour les juifs israéliens), ou en permission, peuvent garder leurs armes. Scène ahurissante, une jeune femme avec une poussette, et un fusil d’assaut en bandoulière.

Les quartiers palestiniens, 3 500 habitants, musulmans et chrétiens, n’ont rien à voir. Les souks sont très animés. On débat, on dialogue, on rit, on s’engueule, on négocie, on achète, on boit un café, on joue au foot... Bref, c’est le bordel ! Cinq touristes par mètre carré. Deux choses me surprennent. D’abord, la sécurité n’est plus assurée par la police, mais par l’armée. Des militaires israéliens sont placés à différents coins de rue. Nous sommes donc bien en zone « occupée militairement ». Ensuite, de nombreux Juifs orthodoxes traversent les quartiers. Têtes baissées, les yeux plongés dans leurs livres saints, ils sont imperturbables. Ali explique qu’ils marchent la tête baissée parce qu’ils n’ont pas le droit de croiser le regard d’une femme.
Sur un immeuble, à une terrasse, des barbelés et des drapeaux israéliens. « Voici la maison d’un colon ». Kézako ? L’objectif est de diviser les quartiers arabes. Différentes possibilités. D’abord, la plus simple, une famille juive entreprend le rachat d’un appartement à un palestinien. Cependant, les Arabes de la Vieille Ville ont conscience que l’objectif principal est de vider au maximum le quartier de ses habitants non-juifs. La plupart refusent donc de vendre leur demeure à des Israéliens. Ces derniers ont donc trouvé la solution, et ils passent par des intermédiaires, jordaniens ou saoudiens, qui l’achètent pour eux, avant de leur revendre. Cette méthode semble être devenue obsolète, les choses sont bien plus... terre à terre. Des travaux sont prévus dans une rue, on demande à telle et telle famille de quitter leur logement durant « un temps non défini ». La famille part, une famille juive s’installe. La municipalité, dans un imbroglio administratif incompréhensible, orchestre la vente, puis le rachat, puis la revente, puis le rerachat d’un immeuble, et un beau jour, l’armée toque à la porte : « votre demeure a été rachetée, vous devez quitter les lieux ». Et où vont les occupants ? Les plus chanceux trouvent un nouveau logement en Cisjordanie, les autres partent gonfler les camps de réfugiés.

En bas de chaque immeuble colonisé il y a un militaire, en faction, qui monte la garde. Ok, admettons que je fasse dans la surinterprétation, et que ces orthodoxes souhaitent simplement vivre dans la Vieille Ville de Jérusalem, sans haine pour leurs voisins... Il est fréquent que des enfants arabes se fassent agresser ou menacer, et les commerçants chahuter. Et surtout, chaque samedi, pour Shabat, les orthodoxes chantent, hurlent, « au point de terrifier les enfants ». Non, je doute qu’ils veuillent la paix.

Dans une des artères principales du quartier arabe, Ali nous arrête devant une demeure qui forme un pont entre deux bâtiments. A la fin des années 1990, Ariel Sharon, qui deviendra par la suite premier ministre d’Israël, a acquis par la force cette bâtisse, et y a expulsé ses habitants. A chaque fois qu’il s’y rendait, la rue fut bouclée. Le message est clair : voilà qui est le boss, ne l’oubliez pas !

La visite se termine à son domicile. Au mur, des photos de lui avec Yasser Arafat. Ali nous raconte son histoire. Pour aider son père, il part travailler à Jérusalem. En 1969, choqué par l’Occupation, il rejoint, à 17 ans, le Front Populaire de Libération de la Palestine (marxiste). Après un bombardement par Israël de camps de réfugiés palestiniens en Jordanie, il est envoyé à Tel-Aviv pour commettre un attentat. Sa bombe fit sept blessés. L’objectif était de dire : « vous, peuple israélien, vous vivez en paix dans vos maisons, après avoir chassé nos parents de leurs terres. Nous subissons l’Occupation, et c’est à vous d’intervenir pour que l’on puisse vivre ensemble. Sinon, tant que l’oppression continuera, vous en paierez le prix. » Suite à cet acte, il fait 17 ans de prison et devient porte-parole des prisonniers. Il sort en 1988, suite à un échange de prisonniers. Il ne referait pas cet acte aujourd’hui. Il pense que la haine de l’Occupation l’a dépassé. Pas la haine de l’Israélien, mais la haine de l’oppression. « Aujourd’hui, mes tours alternatifs servent plus que des bombes. Je dévoile aux touristes la réalité de la situation. Votre combat, à vous, n’est pas ici, mais en France, auprès de vos dirigeants ». « Vous savez, je suis quelqu’un de très riche, mais jamais, jamais, je ne partirai d’ici. Ma première richesse, c’est le respect des miens, le respect de mon peuple. », poursuit-il.

Lorsque l’on sort de la Vieille Ville, pour entrer dans Jérusalem-Est, l’une des portes nous fait tomber nez à nez avec le Mont des Oliviers. Une immense colline où se trouve le plus grand cimetière juif au monde. Selon la tradition juive, le jour de l’arrivée du Messie, celui-ci fera ressusciter les morts et il passera en premier par cette colline. Accolé au cimetière, l’immense quartier arabe de Silwan. Impression d’une favela. La municipalité, depuis plusieurs années, entreprend la rénovation de la vallée, ce qui en soit n’est pas un mal, mais surtout l’agrandissement du cimetière. Et les habitants de Silwan en paient le prix fort. Comme en Vieille Ville, rachat, expulsion, humiliation. Une nuit, pensant prendre un raccourci pour rejoindre l’auberge de jeunesse où je dormais, je me retrouve à l’entrée de Silwan. La traversée m’a permis de prendre le pouls. Les habitants sont accueillants, même à 23h30. Les colons qui vivent là, retranchés derrière leurs barricades, emmitouflés sous leurs drapeaux israéliens, le sont moins. En travers, des militaires. Ils ont mon âge, n’ont pas l’air vraiment de savoir ce qu’ils font là, mais quoi qu’il arrive, la règle est clair : défendre le colon avant tout, c’est un citoyen israélien.

La situation des Palestiniens à Jérusalem-Est est complexe. Israël considère l’ensemble de la ville (Est et Ouest), comme sa capitale. Or, les Arabes vivant à l’Est ne sont pas considérés comme citoyens israéliens. Pourtant, la municipalité force les écoles arabes à enseigner le programme « officiel ». Si un Palestinien de Jérusalem se marie à une Palestinienne de Cisjordanie, la femme ne pourra pas venir vivre à Jérusalem, tant l’entrée est filtrée, et les permis de résidence tombent au compte-goutte. Si l’homme souhaite s’installer en Cisjordanie, avec sa femme, alors il perdra automatiquement son droit de résidence, ainsi que sa demeure.
A plusieurs reprises, Amnesty International ainsi que le Conseil Économique et Social des Nations unies ont déclaré que la politique appliquée aux Palestiniens de Jérusalem-Est était discriminante, notamment dans le fait qu’aucun permis de construire n’est délivré à un Arabe, et que des maisons palestiniennes sont régulièrement détruites, au profit de l’implantation de colons.

Quelques chiffres. Jérusalem-Est compte 270 000 Palestiniens, et 200 000 colons. Le gouvernement israélien revendique sans ambiguïté son objectif d’empêcher la population arabe de représenter plus de 30% de la population totale de Jérusalem. Vous imaginez ? La « capitale du pays du peuple juif », avec un peu trop d’Arabes... Si les Palestiniens représentent 37% de la population de Jérusalem, seuls 10% du budget de la ville est dépensé à l’Est. Depuis 1967, 2000 maisons palestiniennes ont été détruites à Jérusalem-Est. En 2009, 594 palestiniens, dont la moitié étaient des enfants, furent déplacés, voire expulsés de la ville, suite à la démolition de leurs logements sur ordre des autorités israéliennes. 14 000 sont touchés par le vol de citernes d’eau par les colons.

Avant de clôturer cet épisode sur Jérusalem-Est. Voici un exemple qui illustre parfaitement bien ce que vivent les Palestiniens de cette agglomération. Le 2 août 2009, la famille Al-Gawi, vivant à Sheikh Jarrah (Jérusalem-Est), reçoit un avis d’expulsion. Pas de raison claire. Il faut partir, et c’est tout. Soyons sérieux, il y a bien une raison. Irving Moskovitz, milliardaire américain, par le biais de sa fondation Ateret Cohanim, paie le prix fort pour récupérer ces terres qu’il juge comme « juives ». L’armée intervient, accélère l’expulsion, la famille se retrouve, avec ses affaires, sur le trottoir, et assiste, impuissante, à l’entrée dans la demeure, de colons israéliens. La résistance va s’organiser, et des tentes vont être installées en face de la maison, afin de loger la famille et d’exiger la restitution de la maison. Il est important de préciser ici, que les palestiniens de Jérusalem-Est n’ont pas le droit de s’organiser, de manifester. Toute la résistance est donc coordonnée par des Israéliens, et des internationaux. A deux reprises, l’armée intervient et détruit le campement. La Famille Al-Gawi vit aujourd’hui dans un autre quartier de Jérusalem, plus éloigné du centre.
Avant eux, ce fut la famille Al-Kurd. Puis Hannoun. Et bientôt, ça sera chacune des vingt-trois familles palestiniennes qui occupent le quartier. En 2008, 4500 palestiniens se sont vus retirer leur permis de séjour à Jérusalem-Est.
Ironie du sort. La plupart de ces familles sont constituées dee descendants de réfugiés palestiniens. Leurs parents, en 1948, furent expulsés des côtes méditerranéennes suite à la création d’Israël.

Que retenir de Jérusalem ? L’impact religieux ne laisse pas indifférent. Le tourisme tend à dénaturer la ville, et c’est extrêmement frustrant, lorsque l’on comprend la situation que vivent les Palestiniens, de voir des milliers de touristes s’amasser dans la ville sans rien voir, rien comprendre. Ils ne s’y intéressent pas, ou s’arrêtent à des préjugés. Plus marquant encore, ces touristes qui font la queue pour se faire photographier avec des militaires israéliens. La Ligue Arabe parle de judaïsation de Jérusalem. Je valide. La ville est remplie de trésors, mais le sionisme, la colonisation, les dirigeants israéliens dénaturent tout. Ils instrumentalisent les monuments, la religion, la culture, pour poursuivre leur purification ethnique de la ville. Honneur et respect à ces Israéliens qui, chaque jour, rejoignent l’Est de la ville, à leurs risques et périls (emprisonnement, agression, pression sociale) pour résister, aider, s’organiser. Petit à petit, les Palestiniens sont refoulés, encore et encore. La colonisation est une course contre la montre. Elle ne s’arrête pas, personne ne l’arrête. Et le jour où le point de non-retour sera atteint, que pourrons-nous faire ? N’est-il pas déjà atteint ?

Depuis le toit de l’auberge de jeunesse, au loin, on aperçoit un important édifice. C’est le Mur. Le Mur censé séparer Israël de la Cisjordanie. Il est temps de passer de l’autre côté.

Raoul Duke, 22 ans, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
Contact : visceraoul@hotmail.fr

A suivre jeudi prochain.

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